Anthropic et Elon Musk promettent de partager l’argent de l’IA : que contiennent vraiment ces deux annonces ?
En moins de 48 heures, Anthropic a réservé au moins 5 % de son capital à un fonds d’intérêt public, et Elon Musk a promis une action SpaceX à chaque enfant américain. Les deux annonces parlent de redistribuer la richesse créée par l’intelligence artificielle, mais elles ne reposent ni sur le même mécanisme, ni sur les mêmes garanties.
L’essentiel
- Le 18 octobre 2026, Anthropic crée l’Anthropic Public Benefit Fund et lui promet 5 % de ses actions, puis 2 % supplémentaires à chaque hausse de 50 % de sa valeur au-delà d’un seuil.
- Le fonds pourra assurer le financement d’associations caritatives ou verser directement de l’argent à des populations touchées, notamment par les pertes d’emploi liées à l’IA.
- En réponse, Elon Musk annonce sur X vouloir donner une action SpaceX à chacun des quelque 72 millions d’enfants des États-Unis, soit environ 10,5 milliards de dollars au cours actuel.
- Aucune des deux promesses n’est encore précise : Anthropic renvoie sa gouvernance « aux prochains mois », Musk n’a donné aucune modalité.
- Pour un lecteur français, rien ne change à court terme : la promesse de Musk vise les seuls enfants américains, et Anthropic n’a désigné aucun bénéficiaire.
Le pari d’Anthropic : indexer la générosité sur sa propre valeur
Le mécanisme est décrit dans le billet publié par Anthropic le 18 octobre. L’entreprise engage 5 % de ses actions dès maintenant, sous réserve du vote de ses actionnaires. Son conseil d’administration pourra ensuite ajouter 2 % pour chaque hausse de 50 % de la valorisation au-dessus d’une base de référence, dont le montant n’est pas communiqué.
Anthropic est constituée en public benefit corporation, une société tenue par ses statuts de servir un bénéfice public en plus du rendement pour ses actionnaires. L’idée du fonds tient en une phrase du billet : plus Anthropic grandit, plus la part de l’entreprise consacrée au bien public augmente. L’éditeur de Claude présente ce choix comme une alternative aux primes en actions que les dirigeants de la tech s’attribuent quand la valeur de leur entreprise explose.
Les ordres de grandeur sont vertigineux. Anthropic prépare une introduction en bourse avant fin 2026, et des analystes cités par Al Jazeera évaluent l’entreprise à plus de 2 000 milliards de dollars. En ajoutant l’engagement pris par les sept cofondateurs en janvier (donner 80 % de leur fortune) et les dons d’actions de ses salariés, Anthropic estime qu’environ 20 % de son capital serait dédié au bien public.
Ce fonds n’est pas une fondation indépendante. C’est une société entièrement détenue par Anthropic, un choix revendiqué pour garder de la souplesse sur la forme des dons. Il pourra soutenir des associations caritatives classiques comme verser des aides directes, mais le billet exclut tout usage pour du lobbying ou des dons politiques, aux États-Unis comme ailleurs. Les travaux de recherche (sécurité de l’IA, interprétabilité, recherche biomédicale) restent en revanche dans l’entreprise, car ils ont aussi une valeur commerciale.
La réponse de Musk : une action par enfant, et peu de détails
Elon Musk a réagi sur X dans la foulée. Il a d’abord estimé que les actions devaient être données « directement au public », puis promis de donner une action SpaceX à chaque enfant américain, en présentant ce geste comme le premier d’une longue série.
SpaceX est cotée sur le Nasdaq depuis juin 2026 sous le symbole SPCX. Au cours d’environ 146 dollars, une action représente un peu plus de 130 euros par enfant. Multiplié par les quelque 72 millions d’enfants recensés aux États-Unis, SiliconANGLE chiffre l’opération à environ 10,5 milliards de dollars. Ce total est un calcul du média, pas un montant annoncé par Musk.
Ce n’est pas un acte de charité au sens classique : aucune association caritative ne sert d’intermédiaire, chaque enfant recevrait un titre en propre. Le précédent existe à plus petite échelle. En juillet, Gwynne Shotwell, présidente de SpaceX, avait promis une action à plus de 2 millions d’enfants via les Trump Accounts, des comptes d’investissement ouverts par l’administration américaine pour les mineurs. Musk a d’ailleurs remercié publiquement l’investisseur Brad Gerstner, très impliqué dans ce dispositif, d’avoir aidé à rendre son annonce possible.
Deux promesses, deux logiques
Mises côte à côte, les deux annonces n’ont pas grand-chose en commun au-delà du vocabulaire.
| Anthropic | Elon Musk | |
|---|---|---|
| Ce qui est donné | 5 % du capital, puis +2 % par palier de valorisation | 1 action SpaceX par enfant |
| Montant estimé | Non chiffré, dépend de la valorisation | Environ 10,5 milliards de dollars (estimation SiliconANGLE) |
| Bénéficiaires | ONG et populations ciblées, emploi en priorité | Enfants des États-Unis |
| Véhicule | Société filiale d’Anthropic | Non précisé |
| Conditions | Vote des actionnaires, base de référence non publiée | Aucune modalité publiée |
| Calendrier | Gouvernance détaillée « dans les prochains mois » | Non précisé |
La différence de fond tient au lien avec l’IA. Anthropic adosse sa promesse à la valeur créée par ses modèles et la tourne vers les personnes dont le travail sera bouleversé. Musk distribue des actions d’une entreprise spatiale, dans une logique de capitalisation individuelle proche de celle des Trump Accounts.
Les doutes que soulèvent ces annonces
Les deux engagements arrivent à un moment précis : Anthropic prépare son introduction en bourse, et l’image d’une intelligence artificielle qui enrichit une poignée d’entreprises pèse sur tout le secteur. Dans Le Monde, Arnaud Leparmentier parle d’une « charité soudaine » et souligne que ces géants de la tech veulent redistribuer une partie des richesses générées par l’IA sans perdre de vue leurs intérêts. Une promesse de dons formulée avant une cotation sert aussi le récit présenté aux investisseurs et aux régulateurs.
Côté Musk, SiliconANGLE rappelle deux antécédents. Sa fondation, dotée de plus de 14 milliards de dollars, n’aurait pas respecté les minimums de dons sur quatre ans selon une enquête du New York Times de décembre 2025. Et en 2015, il avait promis 1 milliard de dollars à OpenAI, pour environ 38 millions effectivement versés. Ce n’est pas la première promesse spectaculaire de l’entrepreneur dont la réalisation reste à vérifier, comme celle de rendre public l’algorithme de Twitter en 2023.
Côté Anthropic, le cœur du dispositif reste à écrire : la base de référence, l’identité des personnes qui décideront des dons et les critères d’attribution. Tant que ces éléments ne sont pas publiés, le fonds est une intention chiffrée, pas encore un programme.
Ce qu’il faudra regarder dans les prochains mois
Passé le temps de l’actualité, trois signaux diront si ces promesses tiennent. Le premier : le vote des actionnaires d’Anthropic sur les 5 %, et la publication de la gouvernance du fonds. Le deuxième : le premier financement concret, qu’il s’agisse d’un don à une association caritative ou d’un versement direct. Le troisième : un calendrier et un mode de remise pour les actions SpaceX promises par Musk.
Une question reste entière pour le public européen. L’éditeur de Claude vend ses modèles dans le monde entier, et les effets de l’IA sur l’emploi ne s’arrêtent pas aux frontières américaines. Le fonds aidera-t-il aussi les travailleurs hors des États-Unis ?